Saveur de Paix

 

Il était une fois dans un village auvergnat, une lavandière qui travaillait avec courage pour donner à sa fille unique la meilleure condition de vie possible. L'élevant seule, elle portait sur elle toute son affection.

Chaque semaine, elle faisait le tour des fermes en poussant son charreton pour collecter le linge à laver. Elle se rendait au lavoir dés que le temps le permettait et même lorsque l'eau était très froide. Agenouillée devant son « carrosse », elle tapait le linge avec son battoir, le frottait. Elle riait de voir le soleil iriser joliment les bulles  autour de ses bras nus et en oubliait la fatigue.

Les rouges-queues voletaient autour du lavoir en quête de fils pour faire leurs nids puis allaient se nicher sous les ardoises des granges alentour. C'étaient ses compagnons favoris, porteurs de rêves…

Un jour, un oiseau se percha un instant sur  une branche du tilleul. Il ouvrit le bec pour appeler et laissa tomber, au milieu du linge, une ravissante pierre violette.

Jamais la lavandière n'avait rien vu de si beau… sauf, bien sûr, les yeux de sa fille bien –aimée !

Toute émue, la lavandière la saisit et la contempla scintillant au creux de sa main rougie.

Elle ne put remercier l'oiseau, vite envolé. Elle eut bien du mal à terminer son ouvrage car elle voulait  consulter l'instituteur, au plus vite, sur l'origine de cette pierre merveilleuse.

L'instituteur lui dit que cette pierre venait d'Orient et que c'était une Améthyste réputée pour dissiper l'ivresse et « éclaircir le jugement ». La légende auvergnate ajoutait que les hirondelles les déposaient dans leur nid pour soigner les yeux de leurs oisillons.

- « Pierre de grand prix vu sa taille ; Cachez–la bien !, lui dit-il, car elle ferait des envieux et, pour vos années de vieillesse, elle pourrait vous être utile ! »

Rentrée chez elle, la lavandière cacha l'améthyste derrière une dalle descellée du Cantou.

Sa fille la voyant toute guillerette la questionna  sur la cause de sa joie mais sa maman voulait garder son secret

Ce serait un beau cadeau pour fêter sa fille lorsqu'elle serait demoiselle !

Cependant la lavandière allait de temps à autre admirer la pierre en cachette de Rosalinde qui, de plus en plus enfant gâtée, devenait exigeante et insolente avec sa mère. Dix années passèrent.

La lavandière avait assez économisé pour envoyer sa fille à la ville afin d'apprendre un bon métier.

- « Qu'elle n'est surtout pas comme moi les mains déformées par les lessives et le corps raidi par les rhumatismes ! »  C'était son obsession !

Rosalinde revenait embrasser sa mère de temps en temps et lui décrivait avec enthousiasme sa nouvelle vie. Elle devenait de plus en plus jolie et élégante.Un jour, arrivant sans avertir sa mère, elle la surprit avec la pierre précieuse.Outrée que sa mère ait pu la lui cacher, elle voulut lui prendre par la force… mais la pierre se mit à devenir si chaude qu'elle lui brûla la main. Alors, hors d'elle, Rosalinde cria à sa mère : 

- « Je ne te reverrai que lorsque tu auras vendu cette pierre. Je vais me marier bientôt avec un riche marchand alors il me faut beaucoup d'argent pour préparer mes noces. » Et elle partit en claquant la porte, pensant que sa mère lui obéirait au plus vite comme elle l'avait fait depuis sa tendre enfance.

La lavandière s'effondra en pleurs, sa main fermée sur le joyau qui devint de plus en plus frais et de plus en plus doux comme s'il se faisait petite présence pour soigner cette immense peine. Les battements de son cœur se calmèrent. Elle se mit à réfléchir : Elle avait épargné tout ennui à sa fille chérie et elle lui aurait sans doute rendu service en lui montrant combien il était difficile de gagner sa vie au lieu de satisfaire tous ses caprices.

Ce même soir, la lavandière avait pris sa décision : elle ne vendrait pas l'améthyste. Elle en ferait cadeau à sa fille quand leurs relations seraient redevenues sereines et affectueuses.

La fille envoya plusieurs messages à sa mère pour réclamer l'argent de la pierre mais elle ne revint pas la voir et elle ne lui présenta pas son fiancé. Au cours des préparatifs du mariage, la famille de son fiancé lui demanda quand viendrait sa mère. Rosalinde ne voulait pas que l'on sache que sa mère était lavandière. Elle était devenue vaniteuse. Alors, la veille du mariage, elle annonça d'un air très malheureux que sa mère, alitée à cause d'une forte fièvre, ne pourrait pas faire le déplacement.

Un colporteur venant de la ville apprit à la lavandière le mariage de sa fille. Il lui raconta la belle fête. Non seulement elles ne s'étaient pas réconciliées mais elle avait été privée de la joie de contempler sa fille unique dans sa robe de mariée ! Si belle, d'après le colporteur !

Un an après, Rosalinde devenait maman d'une petite Amandine. Une grande fête s'organisa pour célébrer cette naissance. Rosalinde ne pouvait écarter deux fois de suite sa mère. Elle l'invita donc en lui envoyant ses recommandations :

- « Ma mère, si tu m'aimes autant que tu me le dis, tu ne dois pas parler de ton travail de lavandière. Dis que tu vis de tes rentes. Tu dois vendre cette pierre pour participer à notre fête : bien peignée comme à la ville, bien habillée comme les gens qui m'entourent. Tu resteras forcément une nuit, alors retiens une chambre à l'hôtellerie. Nous ne pouvons pas te loger. » La mère voulant saisir cette occasion de faire la paix et brûlant d'envie d'admirer sa petite fille, décida de satisfaire sa fille de son  mieux mais elle ne vendrait pas l'améthyste !

Elle se disait : - « Un jour, elle sera pour Amandine ! »

Par conséquent, réunissant tous les sous économisés depuis qu'elle vivait seule, elle se rendit en ville et chez le meilleur coiffeur. De là, elle rentra dans une boutique de mode pour la première fois de sa vie. La vendeuse la dévisagea d'un air narquois qui la remplit de confusion. Cependant, elle choisit une robe discrète, fort jolie, qui faisait ressortir sa fine silhouette mieux que la blouse de travail. Enfin elle recouvrit ses pauvres mains de mitaines en dentelle. Elle acheta un gobelet d'argent pour le bébé.

Le lendemain, elle se rendit dans la vaste demeure de sa fille. Rosalinde, toujours aussi jolie et élégante, déposa rapidement un baiser sec sur le front de sa mère en parcourant des yeux sa toilette.

- « Bon, ça peut aller ! » dit-elle soulagée. Ce fut le seul compliment !

S'approchant du berceau, la lavandière s'extasia :  - « Quel beau bébé ! » Comme elle aurait voulu le prendre dans ses bras ! Mais Rosalinde, d'un air pincé, dit :  

- « Il y a trop de microbes pour que je laisse toucher ma fille. Moi seul m'en occupe tant qu'elle est si petite. » Et, pendant le repas, elle fut si occupée par ses invités qu'elle laissa sa mère au bout de la table sans lui adresser la parole.

La lavandière se fit si discrète que personne ne s'intéressa à elle. Le soir venu, elle se hâta vers le car qui repartait vers son village, la bourse vide et sans un merci. Cependant elle revivait dans sa tête ces  heures joyeuses malgré tout et elle pensait avec émotion au bébé qu'elle verrait sans doute grandir. Enfin elle l'espérait !

Cela l'aida à reprendre son travail mais il devint de plus en plus pénible avec le poids des ans. Tout devenait difficile et encore plus de faire un projet.

Une année, l'hiver fut long et rigoureux. Elle ne pouvait plus travailler et elle s'affaiblissait chaque jour davantage. Rosalinde ne prenait pas de ses nouvelles. Son mari, très occupé par ses affaires, ne s'en souciait pas non plus.

Seul l'instituteur venait la voir et lui racontait  nouvelles et aventures. Cela lui donnait l'envie de changer de vie tant qu'il lui restait quelques forces. Le printemps venu, la lavandière, calculant qu'Amandine allait avoir huit ans, décida de gagner la ville pour toujours. Arrivera ce qui arrivera !

Elle casa ses affaires sur son charreton. Elle enveloppa l'améthyste dans un mouchoir qu'elle cacha sur son cœur. Etapes par étapes, à pied, tout doucement, bivouaquant au soir tombant, elle fit la route. Arrivée à la ville, tous les après-midi, elle s'installait prés d'un bosquet du jardin public et, le reste du temps, elle se réfugiait dans un abri de fortune.

C'est ainsi qu'elle put observer de loin sa petite fille que sa mère conduisait au parc. Amandine était vive et douce. Jamais elle ne se disputait avec ses camarades de jeux. S'il y avait un désaccord, elle était patiente et même conciliante.

Comme sa grand'mère était fière d'elle et comme elle ressentait pour elle un amour délicieux !

Ayant vécu si seule ces dernières années, elle aspirait à trouver la douceur d'un foyer mais, honteuse d'elle et de ses vieux habits, jamais elle ne pourrait s'approcher de personnes si bien vêtues, pensait-elle. Malgré l'inconfort de sa situation, elle se tenait très digne afin que le garde ne lui fasse aucun reproche. Si on lui interdisait l'accès du parc, ce serait affreux !

Ses repas étaient de plus en plus légers, agrémentés de ce que la nature pouvait lui offrir à cette saison.

Au soleil brûlant de juillet, les enfants ne venaient plus que tardivement s'ébattre sur les pelouses. Malgré les ombrages, la lavandière avait eu très chaud et elle s'était assoupie sur son banc…bien fatiguée. Courant après le ballon, Amandine surprit la vieille dame qui, ouvrant brutalement les yeux, voulut lui sourire. En fait, elle éclata en sanglots.

L'enfant fut bouleversée et, n'écoutant que son cœur, lui mit les bras autour du cou et l'embrassa très doucement.

La lavandière sentit ses forces lui revenir et, fraîche la pierre sur son cœur ! Elle lui rendit ses baisers et elle disait : - « Ma petite fille, ma petite fille. »

Amandine ne voulait pas quitter cette inconnue car  elle sentait en elle toute une tendresse accumulée et tant de détresse !Sa mère vint à sa recherche et les trouva serrées l'une contre l'autre.

D'abord, Rosalinde ne reconnut pas sa mère dans cette vieille femme au visage défait… Quand soudain la vérité lui apparut, elle en fut émue puis en colère…contre elle surtout ! La vie l'avait tant gâtée qu'elle en avait oublié sa mère ! Rosalinde restait là les bras ballants, ne sachant ni que dire ni que faire !

Amandine se jeta à son cou 

- « Oh ! Maman, je t'en prie, emmenons cette dame chez nous. Elle paraît si seule, si fatiguée. Vois, elle transporte ses affaires, c'est qu'elle n'a pas de maison… pas de famille… Comme elle est à plaindre ! Oh ! Je t'en prie, maman ! »

La lavandière, les yeux pleins de larmes, les regardait sans rien dire. Alors, Rosalinde se décida : - « Amandine, cette dame est ta grand'mère et ma maman. Elle a pris toutes ses affaires car elle vient maintenant habiter chez nous. Tu vois, elle attendait là  que nous venions la chercher car elle nous aime très fort… N'est-ce pas, maman ? »

Amandine, tout étonnée, les regarda à tour de rôle. Elle ne comprenait pas qu'il faille attendre huit ans pour connaître sa deuxième grand-mère !Elle dit enfin à sa mère :

- « Alors pourquoi vous ne vous faites pas la bise ? » La lavandière se hissa du banc avec peine tandis que Rosalinde la prenait dans ses bras avec émotion.

La lavandière sentit l'améthyste diffuser une douce tiédeur. Alors, elle prit le mouchoir, l'ouvrit et elle déposa la pierre dans le creux de la main de la fillette qui devint illuminée de plaisir devant ce bijou.

Sa grand'mère lui dit : - « Petite chérie, cette pierre a été apportée d'Orient par une hirondelle pour qu'elle diffuse le réconfort et l'amour à celui qui la détient. Garde-là précieusement afin que ton cœur généreux continue d'apporter la paix autour de toi. Il n'y a pas de plus grand trésor. »

C'est ainsi que la lavandière retrouva l'amour enfin désintéressé de sa fille en découvrant les trésors de cœur d'Amandine qui avait changé le cœur de sa propre  mère par sa façon si spontanée d'aimer.

                                                                             Marie- France Faure

Edition "Saveurs de Paix " de Pax Christi FrancePistes de réflexion

 

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